Les femmes dans les alpages, il y en a toujours eu depuis que les hommes montent à l’alpage. Mais elles n’ont pas toujours été aussi visibles. C’est ce constatent deux paysannes des Grisons qui se sont rendues à Madrid en avril pour rencontrer d’autres bergères et éleveuses de bétail de toute l’Europe et discuter de la construction d’un avenir commun.

Rencontre pour les bergères et éleveuses européennes à Madrid
De Madrid, elles n’ont pas vu grand-chose d’autre que l’hôtel, comme le raconte Flavia Brüesch. Flavia est l’une des quatre femmes de Suisse qui ont participé à cette rencontre pour les bergères et éleveuses. Elle a été exploitante d’alpage pendant dix ans. Aujourd’hui, elle dirige avec son mari une ferme près de Coire, est conseillère municipale et enseignante. À vrai dire, Flavia est toujours attirée par la nature. Qu’elle n’ait presque pas bougé de l’hôtel durant ces journées d’avril témoigne de l’importance de ce qui y a été discuté. 32 femmes issues de sept pays d’Europe se sont réunies à l’invitation du réseau espagnol de bergères et d’éleveuses Ganaderas en red. Pendant trois jours, ces femmes ont échangé sur leurs expériences, analysé les divers défis et discuté de la manière de façonner leur avenir dans le cadre de différents ateliers.
«Das duat scho guat, wemer merkt, i bi nid allai», souligne Flavia (ça fait du bien de réaliser que je ne suis pas seule). Ce fut un processus plein d’attention pour créer une compréhension au-delà des différences de langue et de modes de vie. En même temps, apprendre à connaître ces autres femmes était aussi très inspirant. Comme cette bergère qui conduit pratiquement seule ses 800 moutons sur 200 km. Une autre participante, Julia Patzen, paysanne et membre du comité des agricultrices et femmes rurales des Grisons (Bündner Bäuerinnen- und Landfrauenverband), explique quant à elle: «On pouvait sentir les points communs. C’était très émouvant pour nous toutes.» Ces points communs se manifestaient dans les lourdes responsabilités qu’elles assumaient, envers les hommes et les animaux, face aux intempéries, aux prédateurs ou à la solitude. C’est également un défi en tant que femme de trouver sa place entre l’exploitation des terres, les autorités, le tourisme, la demande sociale en énergies renouvelables et les nouvelles tendances alimentaires.
Les participantes à la rencontre européenne des bergères et éleveuses appellent leurs animaux. Vidéo: Flavia Brüesch.
Toujours là, mais moins visibles
Dans le livre Das Alpwesen Graubündens (La vie dans les alpages des Grisons) publiée en 1941, l’ethnologue Richard weiss consignait que les alpages sous forme de coopératives employaient exclusivement des hommes et des garçons. La situation était cependant différente dans les alpages privés: ceux-ci étaient généralement exploités par des familles entières. Dans certaines régions, des femmes géraient l’alpage sans les hommes car ces derniers exerçaient un travail saisonnier en dehors de l’agriculture. Julia souligne aussi: «Elles ont toujours été là, les sœurs, les tantes, les grands-mères qui s’occupaient du bétail dans les familles.» Si l’on remonte encore plus loin dans le temps, les femmes ont été responsables de la transformation du lait la majeure partie du temps. Ce n’est qu’à partir du 15e siècle, notamment en raison de la demande croissante en fromage à pâte dure et à longue conservation pour les marins, que s’est opéré le passage du fromage à partir de lait caillé au fromage présure et que la fabrication du fromage est devenu un métier d’hommes spécialisé.
À partir des années 1950, l’exploitation d’une partie des alpages a été abandonnée faute de vachers, jusqu’aux années 1970 quand de plus en plus de personnes non issues du milieu agricole les ont gérées. Comme le montre le projet AlpFUTUR de 2013, même dans les alpages sous forme de coopératives, de plus en plus de femmes ont été engagées pour la transformation du lait et la garde du bétail. Julia précise: «Ce sont de nouvelles femmes, y compris urbaines, qui choisissent cette activité. Elles sont connectées et se font connaître.»
De Coire au Val Madris: vivre la transhumance
Pour Flavia, la transhumance n’est pas qu’une expression vide de sens, mais bien une forme d’autodétermination vécue au quotidien. Alors que le transport du bétail s’effectue naturellement par camion pour de nombreuses exploitations, elle a délibérément choisi de faire la route à pied. Après avoir travaillé comme bergère d’alpage, elle a pris l’initiative de mener son troupeau de moutons de Coire au Val Madris, puis de revenir. Pendant environ cinq jours, elle fait l’ascension des sommets situés entre 2500 et 2700 mètres d’altitude avec ses moutons. Obtenir l’autorisation nécessaire n’a toutefois pas été facile. Mais le canton a finalement délivré un courrier d’autorisation de six pages.
Ses collègues européennes connaissent elles aussi les difficultés pour vivre cette transhumance, car le passage par les anciens chemins de transhumance ne va plus de soi. Beaucoup d’entre eux sont de plus en plus morcelés, que ce soit à cause de routes, de voies ferrées ou d’autres infrastructures. Si certains se sont moqués de Flavia au début, elle reçoit aujourd’hui des demandes de coopération. Des agriculteurs lui demandent ainsi si elle ne pourrait pas faire une halte en chemin avec ses moutons pour entretenir un pâturage. Cela montre qu’il existe un besoin en bergers et bergères qui contribuent à l’entretien du paysage avec leurs animaux. Pour Flavia, il est clair que ce travail doit être rémunéré à sa juste valeur.

À différentes échelles
Lors de la rencontre à Madrid, il n’a pas été question que des points communs. Julia voit en particulier d’évidentes différences au-delà des nombreux parallèles. Par exemple, des femmes ont vécu en Espagne pendant les cinq mois d’été dans un climat quasiment désertique et pratiquement sans aucune pluie. Dans les région touchées par l’exode rural, les infrastructures sont rares: aucune école, pas de soins médicaux, parfois aucun réseau de téléphonie mobile. Il va sans dire que cette situation représente un véritable défi, en particulier avec des enfants.
«En tant que bergère, on peut accomplir ce qu’on veut», affirme Julia avec conviction. Flavia voit les choses différemment. «En Suisse, on pense toujours être tellement progressiste. Mais je n’en suis pas si sûre.» Lorsqu’elle a repris avec son partenaire la ferme de ses parents dirigée de manière patriarcale, cela a été un tour de force d’imposer son rôle de cheffe d’exploitation, contrairement à celui de son mari accepté sans discussion. Néanmoins, elle est convaincue que la situation a évolué: «Ma fille, qui vient de terminer sa formation d’agricultrice, aura une vie plus facile.»
Et maintenant, que va-t-il advenir des enseignements de Madrid? La création d’un réseau européen d’éleveuses et de bergères est prévu. «Avec une communication commune et ciblée, nous pouvons atteindre plus que chacune de notre côté», Flavia en est convaincue. Le groupe travaille de plus à un manifeste qui esquisse une vision pour l’avenir: égalité au quotidien, approche proactive des crises, accès aux ressources et droit à la parole dans l’élaboration des lois sont quelques-uns des points qui y sont mentionnés.
- Netzwerk Schaf- und Geisshirt*innen Schweiz (site internet en allemand, avec newsletter en français)
- zalp – Internetseite der Älpler und Älplerinnen (site internet en allemand avec magazin et plateforme places d’estivage en français)
- Ganaderas en red – réseau espagnol des bergères (Organisatrice de la rencontre, en espagnol)