« We grow what we sell »

En Californie, plus de 6 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, soit plus de 15 % de la population. Plusieurs programmes et initiatives de différents acteurs publics et privés existent autant pour aider les petits paysans à écouler leur production, que pour permettre à des personnes en situation précaire de mieux se nourrir.

Marché à San Mateo (CA) avec vue sur le Baie de San Francisco. Les vendeurs certifiés des marchés paysans doivent afficher en plus du nom et du lieu de la ferme «We grow what we sell». Ici le stand de Swank Farms Produce Inc, explotiaton familiale depuis 1928. Photo: A.Berger.

La région de la baie de San Francisco, ou « Bay Area », est une région urbaine autour d’un estuaire, avec différentes collines et montagnes créant une diversité de microclimats, accueillant près de 8 millions d’habitants. Abritant différentes villes, des technopoles dont la Silicon Valley, des aéroports et des réserves naturelles, ainsi qu’un réseau routier très dense, c’est l’une des régions les plus riches des États-Unis. Et pourtant, près de la moitié des résidents de cette région ont des revenus faibles à très faibles [1]. Vivent donc dans la baie d’une part une communauté de consommateurs aisés prêts à payer pour une nourriture de qualité respectant par exemple certains standards de l’agriculture biologique ou du bien-être animal, et d’autre part une population défavorisée, dont font partie de nombreux travailleurs agricoles eux-mêmes, n’ayant pas accès à une alimentation saine et équilibrée. Parmi les efforts de la Californie pour soutenir sa population, le département californien de l’alimentation et de l’agriculture gère un bureau appelé Office of Farm to Fork (de la fourche à la fourchette) pour favoriser l’accès de tous les Californiens et Californiennes à des aliments sains et nutritifs produits en Californie. Ce bureau est entre autres chargé de mettre en contact direct des agriculteurs et éleveurs de Californie avec des districts scolaires et des communautés locales.

Soutenir la vente directe aux marchés

Un canal de vente direct passe naturellement par les marchés de producteurs locaux, qui eux aussi jouent un rôle important dans le système alimentaire californien.

Au centre de San Francisco est organisé le Heart of the City Farmers’ Market par les productrices et producteurs locaux, et pour la population locale de ce quartier défavorisé. Les programmes d’accès à la nourriture sont essentiels pour une partie de la population et des producteurs locaux. Photo: A.Berger

On peut citer le Pacific Coast Farmers Market Association, fondée en 1988, qui gère 30 marchés dans la région pour relier les agriculteurs et agricultrices californiens à leurs communautés locales. L’association fait partie du consortium californien Market Match, financé en partie par le Département californien de l’alimentation et de l’agriculture et l’Institut national de l’alimentation et de l’agriculture de l’USDA, pour rendre accessible des fruits et légumes frais et non transformés aux bénéficiaires de bons d’alimentation, tout en renforçant un système alimentaire local. Ses marchés sont également associés au Women, Infants and Children – Farmers Market Nutrition Program WIC FMNP qui aide les mères à faible revenus à acheter des fruits et légumes en leur apprenant comment sélectionner, stocker et préparer les produits frais, au moyen de bons utilisables uniquement auprès de stands de familles paysannes locales, de marchés ou de stands en bord de route.

De la même manière, Urban Village Farmers’ Market Association est une organisation à but non lucratif fondée en 1997 pour construire et renforcer des communautés en favorisant les liens économiques et sociaux directes entre les producteur·trices et les consommateur·trices au travers de 10 marchés autour de la baie. L’Associated Students Farmers’ Market, sur le campus de San Francisco State University, poursuit le même objectif pour encourager les étudiants à faire des choix alimentaires sains et durables tout en soutenant les agriculteur·trices locaux. À San Francisco, au bord de l’eau, se déroule trois fois par semaine le renommé Ferry Plaza Farmers Market géré par l’organisme à but non lucratif Foodwise. Ce marché existe depuis 1993 et se veut un lien entre les citadins et les producteurs locaux. Il est réputé pour ses produits frais et des chefs viennent s’y approvisionner. Foodwise propose des programmes éducatifs gratuits pour permettre aux consommateur·trices de tous âges de se familiariser avec ce qui pousse dans la région, notamment au travers de démonstrations culinaires publiques et d’excursions pour les écoles locales.

Sécurité alimentaire des personnes défavorisées

Et puis deux fois par semaine et durant toute l’année se déroule le Heart of the City Farmers’ Market qui a vu le jour en 1981 dans la ville de San Francisco. Le marché est indépendant, à but non lucratif et géré par des agricultrices et agriculteurs. Un vrai marché de quartier pour les gens du quartier. Il s’installe sur une rue fermée à la circulation le temps du marché, entre la bibliothèque publique de San Francisco, le muséum d’art asiatique, le Civic Center (institutions gouvernementales) et une statue de Simón Bolivar. Ici pas de chichi, la plupart des stands n’ont même le nom de l’exploitation agricole indiqué sur des pancartes ou de jolies banderoles avec ses certifications « California grown », « Certified Organic », « Established since » ou « Family Farm » pour attirer la clientèle. Mais les acheteurs sont là. La plupart ne sont pas arrivés avec leur jolie voiture pour flâner et se distraire en déambulant entre les stands pour choisir ce qu’ils ont envie d’acheter ce jour-là. Ils vivent dans ce coin de la ville plutôt défavorisé, dans lequel on ne trouve pas de supermarché, et appartiennent à différentes couches de la population. Ce sont des habitués qui connaissent les producteurs et font leurs courses sans hésiter. Ils trouvent ici des produits réputés pour être peu chers pour cette grande ville, qui sont non seulement frais et sains, mais aussi qu’ils connaissent et aiment dans leur culture et ne trouvent peut-être pas facilement ailleurs : des pousses de bambous chinoises ou des herbes vietnamiennes, des yams mexicains, mais aussi des noix, fruits et légumes traditionnels de la région.

« Notre programme d’accès à la nourriture nous distingue des autres marchés. Il est de loin le plus important de Californie, et l’un des plus important du pays », déclare Steve Pulliam, directeur de ce marché accueillant une quarantaine de producteurs. La principale composante est le programme CalFresh en Californie (au niveau fédéral appelé Supplemental Nutrition Assistance Program SNAP [2]) qui fournit des prestations alimentaires aux personnes et aux familles à faible revenus tout en apportant des avantages économiques aux communautés, en complétant leur budget pour les courses en se procurant des aliments nutritifs essentiels à la santé et au bien-être. Les personnes bénéficiant de ce programme peuvent acheter des produits alimentaires et des semences et des plantes à cultiver pour nourrir leur famille. Il n’est pas possible d’utiliser CalFresh pour acheter des aliments à consommer ou réchauffer dans le magasin, ni des produits non alimentaires tels que de la nourriture pour animaux, des articles ménagers ou des vitamines. De plus si vous avez plus de 60 ans, un handicap ou pas de logement, il est possible dans certains cas d’acheter des repas dans certains restaurants de votre comté avec CalFresh (restaurant meals program). USDA doit approuver la participation des magasins à ce programme, qui doivent généralement proposer une grande diversité d’aliments de base, y compris des denrées périssables : marchés et épiceries, marchés de producteurs, certains sites d’achat en ligne pour des livraisons à domicile.

Le programme CalFresh peut être couplé au programme Market Match. « Par exemple si une personne achète pour 30 dollars de bons à utiliser pour payer les produits de notre marché, il reçoit 30 dollars de plus pour des achats supplémentaires », détaille Steve Pulliam. En 2023, ce marché au cœur de San Francisco a distribué 2,3 millions de dollars en bons CalFresh et 1,7 million de dollars en bons Market Match pour acheter directement auprès des agricultrices et agriculteurs présents au marché. S’y ajoutent d’autre programmes moins importants d’accès à l’alimentation (WIC FMNP, Veggies for Vouchers, etc.) dédiées à des personnes défavorisées et aux producteur·trices locaux.

À noter que le département fédéral de l’agriculture définit « local » dans les ventes directes de produits agricoles, les aliments produits et transportés moins de 644km ou seulement dans l’État où ils ont été produits, ce qui pour la Californie pourrait aller jusqu’à plus de 1300 km. Dans les marchés de la baie, l’immense majorité des producteurs viennent de moins de deux heures de route.

Rencontres aux marchés

La famille de Tony Mellow fait de l’agriculture depuis quatre générations. Pour lui, les marchés paysans sont le seul moyen de survivre pour les petites et moyennes exploitations dans des régions urbaines. Il a un stand depuis le tout premier jour dans le Heart of the City Farmers Market en 1981, dans ce quartier où à l’époque et encore aujourd’hui il n’y a quasiment aucun magasin pour acheter de la nourriture. Pas de pancarte avec le nom de l’exploitation Mellow’s Farm and Nursery, mais je le repère à son chapeau vissé sur la tête et sa moustache que tout le monde connaît ici. Gardant en permanence un œil sur tout ce qui se passe à son stand, il est avare en mots et est étonné quand je demande comment manger ou préparer une chayote squash, cucurbitacée originaire du Mexique, parce que je ne connais pas ce légume. (Heart of the City Farmers Market)

 

Les petits paysans Grace et Phil Teresi gèrent une exploitation maraîchère bio d’environ 5 hectares: Miramonte Farms and Nursery. Quand je leur dis que je viens de Suisse et travaille pour l’Association des petits paysans, Phil est tout excité et le dit à toutes les personnes autour. Difficile de lui poser des questions car c’est lui qui m’en pose! Quand je demande si c’est bien de l’arugula sur son étal, l’équivalent de la roquette, cultivée seulement en Californie et Arizona, une cliente habituée en train de choisir ses légumes et qui n’a rien perdu de nos échanges s’étonne que je connaisse cette plante et pose à son tour des questions! (Heart of the City Farmers Market)

 

Blue House Farm fait pousser une incroyable diversité de fruits et légumes bio depuis 2005. Toute la production est vendue directement au marché ou par des abonnements CSA. Le fondateur, qui ne vient pas d’une famille agricole, a lancé son exploitation bio après avoir effectué un stage au Center for Agroecology and Sustainable Food Systems de UC Santa Cruz, grâce à un bail sur des terres de POST Peninsula Open Space Trust (qui protège les espaces ouverts pour le bien de toutes et tous), pour la restauration et l’entretien d’un ranch historique (College of San Mateo Farmers’ Market). Photo: L. Flückiger

 

Le Ferry Building sur l’Embarcadero est un lieu emblématique de la ville de San Francisco, deuxième terminal de transit du monde dans les années 1930, transformé en un ensemble de magasins d’épicerie fine. Il s’y déroule le Ferry Plaza Farmers Market, marché de producteurs trois fois par semaine parmi les plus connus du pays où viennent s’approvisionner des chefs locaux et des amateurs de bonne cuisine.

 

David Little cultive avec sa fille sur l’exploitation Little Farm Petaluma principalement différentes variétés de tomates et de pommes de terre de plein de formes et de couleurs différentes, ainsi que quelques légumes, avec des techniques de dry farming qui permettent la culture en sol aride, sans irrigation ou utilisation d’eau. Avec la hausse des coûts de production, il a dû vendre à contre-cœur les terres agricoles qui appartenaient à sa famille depuis 3 générations, et loue désormais d’autres terres plus éloignées de la Baie de San Francisco. Leurs chips de pommes de terre coupées et frites à la main sont très appréciées dans la région! (Ferry Plaza Farmers Market)

 

Silvia est très fière de l’exploitation familiale bio créée en 1945 par le grand-père, Prevedelli Farms,qui propose aujourd’hui plus de 40 variétés de pommes, parmi lesquelles d’anciennes variétés et des variétés plus rares, quelle que soit leur forme, taille ou couleur irrégulière, qu’on ne trouve pas dans les grandes surfaces. (College of San Mateo Farmers’ Market)

 

Sur le Heart of the City Farmers Market, les habitués trouvent des produits de leur culture d’origine, par exemple asiatique ou mexicaine, qu’ils ne trouvent pas ailleurs. Ce marché est donc un rendez-vous incontournable pour nombre d’habitants du quartier qui parlent peu ou pas l’anglais et viennent ici s’approvisionner dans leur langue et de produits qu’ils ont l’habitude de cuisiner.

 

Les pâturages de l’exploitation familiale Tomales Farmstead Creamery ont été restaurés. Aujourd’hui y pâturent plusieurs races d’animaux, notamment des chèvres laitières Alpine, La Mancha, Nubian, Oberhasli, Saanen et Toggenburg, ainsi que des moutons East Friesian. L’élevage a la certification bio et de bien-être animal. (Ferry Plaza Farmers Market)

 

New Leaf Community Market (Half Moon Bay CA): «For us, community isn’t just a word – it’s our driving force.» Depuis 35 ans, cette chaîne de supermarchés fait des choix pour avoir des impacts positifs sur leur communauté. Par exemple, le magasin indique clairement les produits qui viennent d’exploitations locales ou le type de production, et reverse 10% de ses bénéfices à des organisations à but non lucratif qui renforcent et enrichissent leur propre communauté.

 

[1] Who is Low Income and Very Low Income in the Bay Area?, Bay Area Equity Atlas, 27.1.2023

[2] En 2017, le SNAP a fourni des prestations à environ 40 millions d’Américains. Environ 9,2 % des ménages américains ont obtenu des prestations du SNAP à un moment ou à un autre en 2017, et environ 16,7 % de tous les enfants vivent dans des ménages bénéficiant de prestations du SNAP.

  • Auteure: Anne Berger

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